Écrit par  2017-07-07

Le biomimétisme ne doit pas servir au productivisme

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Le biomimétisme connait un regain d’intérêt grâce au talent pédagogique d’Idriss Aberkane. Mais cette direction technique n’a de sens que si elle reste dans les principes du vivant plutôt qu’à maintenir le système industriel actuel.

 

Gauthier Chapelle est coauteur du livre Le Vivant comme modèle (Albin Michel, 2015), préfacé par Nicolas Hulot et Jean-Marie Pelt. Pablo Servigne, est coauteur de Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes (Seuil, 2015), et du Petit traité de résilience locale (ECLM, 2015).

 

Les poissons à hélice, ça n’existe pas. Partant de cette simple constatation, Jean-Baptiste Drevet a conçu en 2013 une nouvelle façon de produire de l’électricité à partir des courants marins. Pour cela, il a fabriqué une membrane qui suit le mouvement ondulatoire de la raie, portée par les courants. Il n’a pas copié, mais il a observé, tiré les principes, et innové. Voilà ce qu’est le biomimétisme. Un truc qui rend les inventions beaucoup plus durables, efficaces, efficientes, et dans ce cas, sans risque pour les poissons ou les cétacés [1].

 

L’exercice de s’inspirer de la nature n’est pas nouveau — il remonte à l’Antiquité, et passe par la Renaissance — mais il a pris de l’envergure dans les années 1990 [2], où il a permis d’apporter une réponse potentiellement radicale aux agressions de notre civilisation industrielle. Côté grand public, cette posture rencontre un succès grandissant [3]. Côté université, malgré les réticences de quelques vieux professeurs, des étudiants n’ont cessé de le réclamer comme nouvelle discipline.

Mais côté industrie, c’est la déception. Malgré le foisonnement d’idées originales, peu d’innovations significatives ont vu le jour : elles sont jugées trop radicales car elles rendent obsolètes les technologies précédentes, ce qui représente un risque économique trop important pour la plupart des industriels [4].

 

Une vidéo d’Idriss Aberkane, en faisant le buzz sur les réseaux sociaux, a ramené les projecteurs sur le biomimétisme. Et c’est tant mieux ! Mais malgré quelques propos bien intentionnés (notamment son appel à une économie sans déchet, comme dans les forêts), l’essentiel de son discours nous a mis plus que mal à l’aise [5]. Trois aspects nous ont particulièrement frappé.

 

L’éthique. Quel est le sens de s’inspirer de la nature s’il s’agit de créer toujours plus de puces électroniques, de peintures contenant des biocides, de revêtements d’avion ou un nouveau blindage de char ?

 

Les objectifs. Quel est l’intérêt d’exploiter mieux la nature si c’est pour tendre vers toujours plus d’industrialisme high-tech et de croissance économique ? Idriss ne fait que servir une bonne vieille soupe, avec des manières fort agréables et un talent certain. Pour faire passer la pilule, il s’extasie sur une croissance « dématérialisée », celle de la connaissance. C’est louable, mais c’est oublier un troisième point :

 

Une incompatibilité totale avec le fonctionnement du système-Terre. Car les connaissances qu’il encense ne peuvent prendre de la valeur économique qu’une fois traduites en technologie, et donc en générant forcément à leur tour des nouveaux besoins en matériaux et en énergie (rarement renouvelable, pour autant que cela existe). Et cela sans compter sur le gigantesque coût en matière et en énergie pour produire et stocker toute cette connaissance. De même, lorsqu’on développe, par exemple, des microrobots pollinisateurs bio-inspirés des insectes, en quoi cela est-il un gage de durabilité ? Ils sont infiniment moins durables, ils consomment bien plus d’énergie et de matériaux à la fabrication que les bonnes vieilles abeilles, leurs cadavres polluent, ils ne peuvent même pas être mangés par les oiseaux, et ils ne font pas de miel ! Il y a dans ces discours high-tech une totale absence de conscience des enjeux de l’anthropocène.

 

Revenir dans le cadre des principes du vivant

Un microrobot pollinisateur

 

Il faut se rendre à l’évidence, le biomimétisme industriel high-tech ne va pas suffire. Bien au contraire. Il précipite l’effondrement de notre société en nourrissant le tourbillon de croissance, d’agitation et de pollutions.


Le biomimétisme qui est proposé dans le livre Le Vivant pour modèle (de Gauthier Chapelle & Michèle Decoust) va bien au-delà de ces fantasmes techno-béats. Il invite à s’inspirer d’un maximum de principes du vivant simultanément (pas seulement un seul à la fois), et d’aller vers de l’innovation des modes d’organisation (pas seulement des matériaux). Vivre grâce à ces principes n’est pas une lubie passagère de bobos en mal d’inspiration, c’est un moyen d’apprendre à nous « réinsérer gracieusement dans la biosphère » [6]. Traduction pour les cyniques : c’est un moyen de survivre.

 

La plupart des espèces (hormis la nôtre) transforment l’énergie solaire avec efficience (oui, manger des végétaux, c’est du solaire), s’approvisionnent localement, évitent les substances toxiques persistantes (nous en produisons chaque jour de nouvelles !), utilisent les rejets des autres espèces comme des ressources (dans une forêt, il n’y a pas de déchet), et n’hésitent pas à traverser tempêtes et pénuries en s’appuyant sur la diversité et la coopération. La simplicité de cette grille n’a d’égale que son exigence, et malheureusement, bien rares sont les innovations qui s’en inspirent…

 

Il est beaucoup trop tard pour faire de l’innovation « sparadrap » ou pour repeindre la mégamachine en vert [7]. On la voit aujourd’hui toussoter, crachant ses dernières fumées avant son extinction. Au passage, elle aura été à l’origine d’un bouleversement brutal du climat et de l’une des plus grandes crises d’extinction que la Terre ait connue. En bref, elle est incapable de survivre sur notre planète.

Le biomimétisme qui nous inspire (celui du XXIe siècle !) n’a pour autre but que de nous préparer à la sortie totale et définitive des combustibles fossiles et nucléaires, c’est-à-dire à nous faire revenir dans le cadre bien délimité des principes du vivant, duquel la modernité et l’industrialisme nous ont fait sortir. Il participe à la métamorphose culturelle dont nous avons besoin : revisiter notre rapport aux êtres vivants (les « autres qu’humains ») afin de comprendre et de vivre profondément notre interdépendance radicale avec la toile du vivant, celle dont nous faisons partie et qui se tisse depuis la nuit des temps. C’est le seul gage de survie que nous voyons.

 

Il est important non seulement d’arrêter de nuire, mais aussi et surtout de réparer et de régénérer notre habitat. Nous sommes persuadés que seules les sociétés qui en prennent la voie auront une chance de perdurer au-delà du XXIe siècle. Mais encore faut-il que ce dernier objectif soit partagé par tous... ce qui est apparemment loin d’être le cas.

 

Source : https://reporterre.net, Publié par Gauthier Chapelle et Pablo Servigne

 

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